Le JDD, une propagande qui laisse sans voix

Cette contribution est versée dans la rubrique « idées ». Elle n’engage que l’auteur et ne saurait être la position officielle de la France insoumise du 19e.

Dans son édition du dimanche 19 octobre 2017, le journal du dimanche (JDD) publie une page entière sur Danielle Obono, celle qui « laisse Mélenchon sans voix ». Dissimulé sous un ton professionnel et journalistique, une supposée neutralité de l’analyse et se gardant surtout d’une quelconque prise de position ouverte, l’article est en fait un exemple de propagande.

Nous nous proposons de l’analyser à la lumière de « La fabrication du consentement » de Noam Chomsky et Edward Herman. Pour résumer, cet ouvrage de 1988 (réédité en 2002) explique que les médias (américains) sont le plus formidable outil de propagande de l’histoire. Loin de servir une objectivité ou une quelconque réflexion politique, ils servent la loi du marché – non explicitement, car ayant intériorisé les codes et la structure de la propagande qu’ils doivent servir au peuple. Leur discours n’est donc plus une simple répétition de slogans à la Goebbels, mais au contraire le résultat d’un jeu subtil de pressions et de code sociaux. De ce fait, cette propagande moderne est bien plus digeste et efficace, car elle avance sous le bouclier de la liberté de la presse.

Actionnariat et publicité

Le JDD est détenu par « Lagardère Active », société de media implantée à Levallois-Perret, propriété d’Arnaud Lagardère. Cette société détient également plusieurs stations radio (Europe 1, Virgin Radio, RFM), des chaînes de télévision divertissement (MCM, CanalJ, Gulli…), et des journaux : France Dimanche, Ici Paris, Public, Paris Match, Elle, Télé 7 jours et le JDD. Critiqué pour ses liens avec le pouvoir , le JDD est donc la propriété d’un groupe de media important détenu par un milliardaire héritier. On ne peut que supposer à quel point M. Lagardère a intérêt à soutenir la politique de sa Majesté Macron, mais la suppression des valeurs mobilières de l’assiette de l’ISF et la flat tax ne doivent pas franchement lui déplaire. Par ailleurs les recettes du journal sont réalisées à 50% par la publicité , dont on sait à quel point elle peut influencer la ligne éditoriale.

Un article de propagande

Le sous-titre est : « Rebelle. Ciblée par Manuell Valls pour ses propos ambigus sur l’islamisme, l’Insoumise n’est pas désavouée par son leader ».
Le lecteur parcourant le journal ne lira que ça. « Comment ? Des propos ambigus sur l’islamisme ? Mais comment est-ce possible ? » Ou comment associer Jean-Luc Mélenchon (le « leader ») à des propos dont on ne connaît pas le contenu, mais qui sont sûrement honteux. Peu de mots font beaucoup dans ce cas. On en déduit que Danièle Obono à des propos « ambigus » (ce qui sous-entend un soutien implicite) sur l’islamisme, que Mélenchon est un « leader » (désignation à la sémantique douteuse), et qu’il ne les désapprouve pas. Voilà de quoi alimenter des discussions de comptoir !
L’article est une suite d’affirmations non sourcées, de raccourcis et de tournures langagières visant à décrédibiliser Danièle Obono. Elle n’aurait pas voulu qualifier de « radicalisé » un « chauffeur de bus qui refusait de prendre le volant après une femme ». Que ce chauffeur de bus n’ait jamais existé n’a pas vraiment d’importance. Que la radicalisation (synonyme aujourd’hui de quasi-terrorisme) n’ait rien à voir avec une pratique rétrograde de la religion non plus. On lui reproche ensuite son affiliation au Parti des Indigènes de la République, dont elle n’a jamais fait partie (ce qui importe peu), mais dont un « expert », invoqué à la rescousse, n’ayant rien demandé, et dont les propos sont sortis du contexte, juge qu’ils sont racistes. Qu’ils le soient ou non, quel intérêt puisqu’elle n’en fait pas partie ? En quoi a-t-on besoin d’un expert « politologue » pour justifier une telle affirmation ? Simplement pour rajouter de l’expertise là où le propos est vide. Le simple fait de rajouter un « logue » sur la profession de quelqu’un suffit à mettre l’emphase là où l’on veut. Le lecteur oubliera la suite : « Je n’ai jamais été au PIR ».

On remarque ensuite l’inévitable attaque émotionnelle. Elle n’aurait pas pleuré pour Charlie. Ecrit en italique. Le poids de la citation. Elle le pensait donc ! Tout cela appuyé un peu plus loin d’un « elle n’abjure rien ». Elle ne croirait donc pas dans l’immense unité nationale manifestée dans l’esprit du onze janvier par toute une nation, rejointe opportunément pas Netanyahu, Ali Bongo, Victor Orban, Ahmet Davutoğlu, et autres défenseurs des libertés individuelles ? Comment a-t-elle pu faire entendre une dissidence dans ce magnifique concert des droits de l’homme ? Heureusement, on nous rappelle que la France Insoumise est divisée, et que notre « Leader » ne l’entend pas de cette oreille. Mélangeons donc l’attaque de l’antisémitisme explicite de Dieudonné et une critique politique d’un mouvement opportuniste.
Enfin, et surtout, l’article est littéralement encadré par la figure tutélaire de Manuel Valls. Il commence l’article, présenté uniquement comme l’ex premier ministre. Pourtant, ses propos ont été tenus par un simple député sans étiquette. Il finit également. Un sage a le mot de la fin.

L’éditorialiste ne prend même pas la peine d’insister sur le point d’attaque le plus évident aux yeux des détracteurs de Danièle Obono : le fait que son discours aurait tendance à assimiler la France, son peuple et sa politique. Un éditorialiste compétent l’aurait attaquée là-dessus (et Danièle Obono aurait eu plaisir à lui répondre) et pas sur des on-dit proférés par des ex-politiciens en déshérence. Le fait que ce ne soit pas le cas ne sert pas la cause du JDD, ni celle de la presse.

Au final, ce journaliste du JDD, probablement consciencieux et fier de son indépendance a écrit un article de propagande sans même sans s’en rendre compte. L’invocation d’experts, les sources d’autorité (la seule étant Manuel Valls), la défense d’une ligne sacrée (Charlie et la laïcité, par ailleurs vidée de son sens), et une langue suffisamment neutre pour ne pas susciter le soupçon : tels sont les ingrédients pour faire passer un message de propagande sous couvert d’objectivité. C’est ce qu’on retient de Chomsky, et c’est ce qu’on retient de cet article.

Michel Koroviev